10.04.2005

Adieu sans regret

Lo se réveilla très tard ce matin-là, dans son lit gris, sa chambre grise. Sept heures quarante-cinq et aucune envie d’aller se faire « chier » au lycée.

Elle avait fait un rêve magnifique où elle volait, accompagnant dans leur promenade des oiseaux bleus, rouges, verts, blancs, noirs, multicolores. Ses pensées nageaient encore dans ce monde merveilleux de ciel bleu, de forêts vertes et touffues, d’océans bleus et calmes, de villes rouges, jaunes et bleues. Et surtout, ce soleil jaune, si beau, si grand, si impressionnant… Si majestueux.

Ce rêve l’avait tellement éloignée de sa vie grise, triste, ennuyeuse…

Elle sortit de son lit, car elle devait aller au lycée. Le seul lycée de sa petite ville. Lycée gris. Lycée immense. Pourquoi devait-elle y aller ? Mauvaises notes, pas d’amis, baccalauréat raté trois fois déjà. Aucun intérêt. Mais Lo y allait par habitude. Au moins, elle faisait quelque chose. Sans cela, elle passerait ses journées, assise sur son matelas dans son studio, à rien faire.

Ou plutôt si : à rêver. C’est à cause de cette passion pour les rêves éveillés que sa classe l’avait surnommée « la défoncée ». Si Lo fumait quelques joints de temps en temps, elle était loin d’en égaler certains dans cette pratique… Mais les jeunes s’amusent souvent à faire souffrir leurs « camarades ». Ils suivent, certes, l’exemple des adultes, mais ils seraient capables, s’ils le désiraient, de « tuer le père ». Mais cela demandait un effort, et puis, c’était tellement moins distrayant !

En fait, si, il y avait un intérêt au lycée : Yann. Lo adorait son visage, ses cheveux longs et bouclés, ses habits, sa voix, elle le trouvait sympa, cool, drôle et intelligent, en clair elle l’aimait. De toute son âme, de tout son cœur. Depuis qu’il était arrivé au lycée, voilà deux ans et demi. Il était beaucoup plus jeune qu’elle, mais elle ne s’inquiétait pas de cela. Et puis beaucoup, c’était exagéré, puisqu’elle n’avait que trois ans de plus que lui…

Elle s’habilla en vitesse d’un jean et d’un tee-shirt noir, ne prit pas la peine de coiffer ses cheveux noirs, prit son sac toujours vide et sortit de son appartement.

Elle décida de ne pas prendre le bus. Il y avait trop de monde à l’intérieur, élèves gris, hommes d’affaires gris, femmes grises traînant des cabas gris derrière elles. Discussions, éclats de rire forcés. Un seul attrait à cette torture : Yann. Mais Lo le verrait de toute façon au lycée, alors autant éviter le bus. De toute manière, que ce soit en bus ou à pieds, elle serait probablement en retard, ce matin comme tous les autres…

Lo réfléchit un instant au programme du jour. Histoire : correction du contrôle. Raté, comme d’habitude. Deux heures horribles. Sport : danse. Enfin quelque chose qui aurait pu être bien si les élèves ne la prenaient pas pour une fille bizarre et asociale… Mais bon, c’était le meilleur cours de la journée, elle ferait donc avec. Enfin, math : devoir surveillé de trois heures… Lo n’avait pas bossé, elle n’irait donc peut être pas au contrôle… Selon l’humeur…

Elle termina son chemin, perdue dans ses pensées et dans son rêve. Une demi-heure plus tard, elle arriva devant le bloc gris et froid du lycée, l’un de ses pires ennemis. Elle soupira et inspira une dernière fois avant d’être prise dans la tempête : prof d’histoire ne supportant plus ses retards et sa « passivité », pions en ayant marre de devoir remplir un mot tous les matins. Lo ne voyait pas pourquoi les profs lui reprochaient d’être passive. Elle était discrète, certes… Mais elle n’était pas passive, puisqu’elle rêvait…

Peut-être voulaient-ils dire qu’elle ne participait pas au cours… De toute façon, les profs ne sont jamais contents : ils n’aiment pas ceux qui bavardent et animent le cours, ils n’aiment pas non plus ceux qui ne parlent pas… Tempête d’élèves qui traînaient dans la cours et regardaient avec curiosité les nouveaux arrivants. Lo se sentait étrangère à ce lycée. Rien à part l’habitude et Yann ne l’y retenait. Elle traversa la cour encombrée et se dirigea vers la vie scolaire. Il lui fallut s’expliquer longtemps et promettre une fois encore qu’elle « ferait désormais un effort ».

Finalement, elle arriva en cours à huit heures et demie. Il fallut encore s’expliquer et promettre qu’elle « ferait désormais un effort ». La prof désigna une place devant, espérant que cela inciterait Lo à suivre.

« Voilà ton torchon. Tu es nulle et on pourrait croire que tu le fais exprès. Tu finiras sous un pont, ma pauvre fille. Je t’ai mis -1, et encore, je suis généreuse…»

Lo ne répondit pas. Elle avait -1 !!! La prof avait osé mettre une telle note, alors que pour une fois, elle avait révisé, mais rien compris au contrôle… Ses pensées se brouillèrent, elle fut sur le point de s’évanouir. L’on entendit des petits cris de filles horrifiées au fond de la classe : « moins un ??!! ». Pour ne pas risquer les moqueries de la prof, elle se leva, attrapant son sac avec des gestes rageurs et désespérés.

- Reste assise !! Je n’en ai pas fini avec toi !

- Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi !! Et sûrement pas de m’insulter !!

- Bien sûr que si !! Je te dis la vérité, c’est tout…

- Déjà, je ne vous permets pas de me tutoyer, je n’ai pas dix ans !! Ensuite, je vous apprends que vous ne me reverrez jamais !!

Sur-ce, elle regarda Yann dans les yeux, et ce regard désespéré apprit à ce dernier que Lo n’allait pas bien. Il aurait voulu l’aider, mais ne savait pas quoi faire pour cela. Ce regard était celui d’un animal traqué, d’une petite fille perdue dans un monde qui la dépasse, d’un condamné à mort.

Après cela, elle se dirigea à grands pas vers la porte, des larmes de rage impuissante lui brouillant la vue. Une fois dans le couloir, elle se mit à courir, courir, courir. Jusque dans la cour. Sur son passage, elle entendait des « on ne court pas dans les couloirs » agacés. Dans la rue. A travers la ville. Les klaxons lui faisaient mal à la tête. Elle alla jusqu’au grand magasin, courant toujours. Là, elle monta tout au sommet, sur le balcon. Elle observa la ville… Toujours aussi grise… Le soleil ne changeait presque rien à cela… Au loin, une petite forêt, dernier bastion d’une nature en sous nombre… et traquée…

Elle sortit de sa poche un petit papier. Un morceau de sa photo de classe. Le visage de Yann. Elle le regarda longuement, pour se donner du courage. Elle ne jeta plus un regard à la ville, mais elle admira le ciel, bleu et pur pour une fois. Elle rit à la pensée de sa prof qui, le lendemain, se sentirait peut être coupable. Ou peut être pas et penserait que cette Lo était finalement très étrange, qu’il lui passait parfois par la tête des idées bizarres… A cette pensée, elle eut encore plus envie de le faire. Elle eut enfin une dernière pensée de regret pour Yann, qu’elle ne reverrait jamais… Elle n’avait jamais pu lui avouer les souffrances qu’elle endurait à ne pas oser lui avouer son amour…

Ensuite, elle monta sur la rambarde, inspirant de grandes bouffées d’air frais. Elle l’avait déjà fait, la nuit dernière, ce qu’elle s’apprêtait à faire. Ce serait sûrement merveilleux. Une délivrance. Elle vit la foule qui s’amassait au bas du magasin, telle un troupeau de moutons. En fin de compte, elle n’était qu’une curiosité de la nature parmi tant d’autres. Le lendemain, les journaux parleraient tous que de cela, et les gens seraient contents. Lo comprit à ce moment ce qu’elle avait toujours refoulé jusque là : la folie des hommes.

Elle se sentit heureuse, heureuse comme elle n’avait pas été depuis longtemps, depuis son entrée au lycée il y avait cinq ou six ans, depuis le meurtre de sa sœur. Elle inspira une dernière fois et se jeta en l’air. Mais elle ne s’envola point ; elle dégringola vers la foule horrifiée. Ce fut en vérité un plongeon magnifique. Les « négociateurs » envoyés pour « parlementer » ne trouvèrent sur le balcon que des cris de peur de femmes, des cris scandalisés d’hommes, les pleurs étouffés de Yann qui, enfin arrivé, avait trouvé son amie étendue dans une mare rouge.

Lui aussi l’aimait et le découvrait vraiment à cet instant.

Comme prévu, les journaux parlèrent beaucoup de cet événement. Une enquête fut ouverte. La prof d’histoire, après questions posées aux élèves, eut un blâme. La vie recommença.

Yann, lui, s’enferma dans un silence obstiné. Certains pensèrent qu’il était devenu muet. Les élèves de la classe, le choc passé, recommencèrent à parler, à s’amuser.

Et puis tant mieux. Lo n’aurait pas voulu que des personnes aussi peu sympathiques pleurent sur elle. Elle aurait même probablement préféré leur indifférence.

Yann prit sa place dans la classe. La place de l’étranger, de l’être bizarre et « asocial »…Et plus jamais son air triste ne le quitta.



21:10 Écrit par Lya Remy dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note |  Facebook |

Commentaires

No Title Je l'aime bien, mais sans vouloir te vexer, je trouve quand même que tu te répetes...
Mais c'est bien quand même, mais bon... Tu devrais faire des textes plu gais parfois aussi. Parce que ça c'est pas le genre de texte qui me remonte le moral...
Bon je dois partir, je finirai le commentaire plus tard.

Écrit par : Fren | 11.04.2005

rien pourquoi? pourquoi? pourquoi? toujours des histoires tristes et désespérantes après million dollar baby, se que j'écrit voila ce que tu écris mais je ne comprends même pas pourquoi je suis heureuse tout le temps alors que je lis ces textes et voit ces films si triste!

Écrit par : lilis | 11.04.2005

... Fren a dit :
"je trouve quand même que tu te répetes"
==> C'est normal, quand je l'ai écrit, il y a quelques mois, j'étais à peu près dans le même état d'esprit que pour Taches rouges sur Fond gris...

Lilis a dit :
"toujours des histoires tristes et désespérantes "
Mais en réponse à ça, Soret a dit (sms) :
"ils sont pas tristes tes textes au contraire ce sont des bulles d'amour ça veut dire en tout cas pour moi qu'ils existent encore des personnes romantiques et à la recherche du bien être et non de lipocrisie générale"

Voila et puis sinon je ne peux pas écrire de textes gais, pour l'instant du moins... Et je n'écris pas pour que ça plaise, à l'origine, mais plutôt pour me faire du bien... Quoi que c'est toujours mieux quand ça plait :D

Écrit par : Gayam | 12.04.2005

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