12.04.2005
Retrouvailles ajournées
Dix huit ans qu’elle ne l’avait pas vu. Depuis la séparation de leurs parents. Depuis que leur père avait emmené Thomas, son frère jumeau, loin d’elle. Dix ans durant elle l’avait cherché… En vain. Il semblait être un inconnu anonyme.
Pourtant, elle avait enfin réussi à le retrouver, quelque part à l’Est de la France, entre Strasbourg et Besançon. Il étudiait en terminale littéraire, redoublée trois fois déjà, nul ne savait pourquoi.
A vrai dire, lorsqu’elle lui téléphona, il fut étonné, car leur père ne lui avait jamais qu’il avait une sœur. Et pourtant, lorsqu’elle lui révéla son identité, il lui sembla que c’était évident et qu’il l’avait toujours su. Ils se donnèrent un rendez-vous après le bac en Normandie, chez elle. Cette période passa très lentement pour tous les deux. Ils attendaient le 31 juin avec impatience.
Thomas se surpassa ce trimestre-là. Sa moyenne passa de 5,1 à 14,8. Subitement, lui qui s’était toujours senti étranger à sa ville, à son lycée et à ses « camarades », lui, le jeune homme étrange et introverti, comprenait tout aux cours, apprenait, participait et allait vers les autres.
Les profs furent éblouis. Ils n’en revenaient pas et se demandaient ce qui se passait dans la tête de ce jeune homme. Certains crurent qu’il trichait et le sermonnèrent. D’autres s’imaginèrent qu’il avait enfin compris qu’il ne servait à rien d’aller en cours pour ne rien faire.
Il fut convoqué avec son père. Ce dernier, qui se moquait profondément des résultats de son fils, fut maussade et très peu dynamique. Il était là à discuter avec des professeurs bornés alors qu’il aurait pu se reposer de sa semaine épuisante… Il fut cependant étonné que son bon à rien de fils puisse parvenir à faire quelque chose !
Thomas dit ce qu’on attendait de lui : oui, il avait décidé de travailler, oui il était devenu un jeune homme sage et responsable, oui il comptait réussir son bac. Il ne voulait pas que son père sache qu’il avait été retrouvé par Clarisse. Ses professeurs furent fiers d’eux-mêmes et de leurs méthodes qui portaient enfin leurs fruits.
La sœur de Thomas, qui venait d’obtenir un doctorat en ethnologie, prépara sa venue. Elle voulait lui faire découvrir sa ville et sa vie. Thomas allait venir pour un mois, elle élabora un programme assez précis tout en laissant des moments de repos et de liberté.
Elle nettoya de fond en comble sa maison généralement sale et mal rangée, acheta des plantes vertes et d’autres décorations. Elle arrangea la chambre d’amis pour qu’elle soit agréable. Enfin, quelques jours avant la venue de son frère, elle acheta de la nourriture et des cadeaux « pour rattraper le temps perdu ».
Le 31 Juin au matin, elle prit sa voiture et se dirigea vers la gare, la gorge un peu serrée. Elle avait peur. Peur de rencontrer celui qu’elle avait toujours cherché. Peur d’être déçue peut-être aussi. Peur de l’Avenir peut-être bouleversé, peur d’elle-même sans doute également.
Elle attendit le train, un sourire un peu crispé aux lèvres, les yeux dans le vide, le regard rêveur. Le train entra en gare. Elle devint fébrile, se mit à trembler. Le train s’arrêta devant elle. Des passagers en descendirent, étrangers anonymes qui cherchaient des visages connus sur le quai. Le train repartit. Pas de trace de Thomas. Elle commença à se sentir mal. N’ayant pas de photo, elle chercha à gauche puis à droite dans la foule des retrouvailles, un jeune homme d’une vingtaine d’années et seul.
Elle finit par en trouver un, tout au bout du quai. Ame en peine qui semblait errer, perdue. Elle s’approcha lentement, de plus en plus nerveuse.
- Thomas ?
- Oui… Qui êtes-vous, mademoiselle ?
- Je suis Clarisse.
Elle avait dit cela avec un grand sourire soulagé.
- Qui ? Je suis désolé, je ne pense pas vous connaître…
- Ah ? Excusez-moi, j’ai du me tromper…
Elle s’éloigna, scrutant la gare et la foule des retrouvailles. Pas de trace d’un autre jeune homme. Elle chercha une cabine, téléphona chez lui. Pas de réponse. Il avait du rater son train. Elle chercha un employé de la gare et lui demanda quand arriverait le prochain train en provenance de Strasbourg. « Dans trois heures »
Elle prit donc le parti d’attendre. Trois heures, ce n’était pas si long que ça… La gare se vida puis s’emplit à nouveau. Un train entra en gare. Le jeune homme qui errait un peu plus tôt se jeta sur les rails, juste devant Clarisse. Elle ne put rien faire pour empêcher le train de l’écraser devant elle.
Une troupe se forma au bord du quai. Des « Ah » horrifiés de femmes, des « Il est vivant ? » curieux, ainsi que des « Que se passe-t-il ? » retentirent et se mêlèrent aux bruits du train et des passagers qui en descendaient. Retrouvailles. D’autres gens montèrent dans le train.
Départ. Le vide se fit. Les urgences arrivèrent. Gyrophares, sirènes, cris. Les journalistes arrivèrent. Flash, cris. Elle fut interrogée. Elle ne savait rien. La gare se vida, les urgences emportant un corps ensanglanté recouvert d’une sorte de bâche. Vide, silence, solitude.
Le train en provenance de Strasbourg entra en gare. Il s’arrêta devant elle. Des passagers en descendirent, étrangers anonymes qui cherchaient des visages connus. Pas de jeune garçon seul d’une vingtaine d’années. Elle rentra donc chez elle la mine sombre et le cœur lourd, mais se disant qu’il allait sûrement lui téléphoner.
Mais il ne téléphona pas. Elle se dit alors qu’elle s’était trompée d’un jour et qu’ils avaient rendez-vous le lendemain. N’y tenant plus, elle lui téléphona. C’était occupé. Cela la rassura un peu. N’importe quoi à quoi se raccrocher…
Le lendemain, elle ouvrit son journal avant d’aller à la gare. A la Une, la photo du jeune homme suicidé la veille. Elle ouvrit à la page indiquée.
« Hier, Thomas, un jeune homme d’une vingtaine d’années, originaire de l’Est de la France, est mort à quelques kilomètres de Caen…La police a tout d’abord songé à un suicide… »
Elle était étonnée… Quelques kilomètres ? Mais il était mort devant elle, à Caen même ! Et c’était un suicide ! Elle reprit sa lecture pour en savoir plus.
« …Après enquête chez lui, il est apparu que des derniers temps, Thomas était étrange. Ses résultats scolaires avaient brusquement augmenté, son comportement s’était amélioré.
Son père, ses professeurs et ses camarades ont ajouté qu’il était un garçon replié sur lui-même, et que subitement il était devenu ouvert et ami avec tout le monde… »
Clarisse commençait à avoir peur de la suite…
« …Après enquête, malgré la réticence du père du défunt, la police a découvert que le jeune Thomas avait une sœur vivant à Caen, docteur en ethnologie. Les deux pauvres enfants avaient été séparés alors qu’ils avaient trois ans, il y a dix-huit ans de cela. Cette jeune femme, Clarisse, chercha son frère désespérément pendant de longues années, avant de le découvrir il y a quelques mois. Ce serait depuis ce moment là que le comportement de Thomas aurait changé. La découverte d’une sœur…
Cela aurait été une superbe histoire qui se finit en retrouvailles à Caen, si un autre jeune homme, prénommé Thomas, ne l’avait pas poussé du train quelques kilomètres avant leur entrée en gare…Les experts psychiatres recherchent actuellement la cause de ce malheur…Sans l’assassin, qui s’est suicidé quelques minutes après avoir rencontré la sœur de ce défunt…
Triste histoire en vérité.
Pendant les semaines qui vont suivre, nos reporters vont essayer d’en savoir plus sur cette histoire, en questionnant mademoiselle Clarisse Brio, vivant au 3, rue Charlemagne. »
Elle était outrée. Ils avaient osé citer son nom, son adresse, et raconter sa vie privée. Ils avaient osé déballer la terrible histoire avant qu’elle-même soit mise au courant… Elle avait envie de pleurer, de mourir, de bouger, le tout à la fois.
Mais elle se dit qu’elle était trop jeune, que son frère aurait voulu qu’elle vive, qu’elle se batte, qu’elle sauve sa mémoire. Elle décida donc de résister, de se résigner. Elle devrait encore vivre sans son frère, avant de le retrouver peut être dans un autre monde…
Cette vie fut pour elle un enfer. Des (soi-disant) anciens amis d’enfance lui écrirent des lettres hypocrites, des inconnus lui écrirent des lettres de condoléances qui sonnaient faux, chacun était fier de raconter qu’il avait soutenu la pauvre sœur délaissée…
De nombreux journalistes vinrent la voir. Elle leur expliqua sévèrement mais avec courtoisie qu’il valait peut être mieux qu’ils sortent de chez elle. Son père lui-même vint la voir, essayant de lui faire croire qu’il l’avait toujours cherchée mais jamais trouvée, que sa mère avait tout fait pour qu’il ne la retrouve pas. Mais elle savait pertinemment que c’était faux.
Puis le phénomène de mode passa, elle se retrouva dans l’anonymat et put faire son deuil dans la tranquillité. Elle repensa souvent à son frère, et tombait dans ces moments dans une intense mélancolie qui ne la quittait que quelques heures plus tard…
Mais sa vie continua, elle fit tout pour que son frère soit apprécié à sa juste valeur, pour qu’on ne l’oublie pas et pour ne pas l’oublier elle-même.
20:57 Écrit par Lya Remy dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note |
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Commentaires
et ben encore des morts!!! mais c'est pas vrai on dirait moi qui met des morts partout ou il est possible! quel esprit morbide! et tu vois frenabis je met pas de majuscules moi!!!!
Écrit par : lilis | 13.04.2005
... Mais la ça se termine bien !! Alors arrêtez lol
Écrit par : Gayam | 13.04.2005
bien bien bien ce n'est pas le mot que j'emploirai. pas trop mal peut-être mais bien surement pas!!!
Écrit par : lilis | 14.04.2005
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