21.07.2005
Le portrait
Le portrait
Rien ne se perd, rien ne se crée,
Tout se transforme...
(Lavoisier)
Toutes les nuits, elle écrivait. Ses poèmes, ses nouvelles, ses romans, avaient déjà noirci bien des cahiers et des feuillets.
Ce soir-là, comme à son habitude, elle entra dans son cabinet d’écriture. Elle ferma son verrou à double tour, afin de ne pas être dérangée. Il n’y avait strictement aucun risque pour que quelqu’un lui rende une visite, mais c’était là une habitude à laquelle elle ne dérogeait jamais. Peut être la sensation d’enfermement lui était-elle agréable… Elle ouvrit la fenêtre en grand. Un courant d’air frais s’engouffra dans la petite pièce, fit voler au passage quelques papiers sans importance. Dehors, il faisait nuit noire. La forêt toute proche n’était éclairée que par un faible halo lunaire.
S’arrachant à cette délicieuse sensation de fraîcheur et de liberté, elle se détourna et s’éloigna. Dans une grande bibliothèque en pin, elle ouvrit une boîte et en sortit un petit disque aux mille reflets. Elle le posa dans sa chaîne, caressa un bouton. Une douce et calme musique envahit son espace, mélange de ballades asiatiques et du chant d’un ruisseau montagnard.
Elle soupira, s’assit à une table. Elle prit un crayon, une feuille à moitié remplie déjà. Elle se relut. Mais ce soir, rien à faire. Le fleuve des mots de la veille semblait tari. Elle reposa son crayon. Après tout, ce n’était pas la première fois. Elle soupira, prit sa tête entre ses mains. Elle en avait assez de ses histoires, toujours semblables. Un besoin, urgent, de changement. Envie d’air nouveau.
Soudain, un éclair. Dehors, il faisait beau. Une illumination. Dehors, c’était nuit noire. Elle connaissait enfin le but ultime de sa carrière d’écrivain. Sans aucun doute le dernier de ses écrits. Elle prit le plus gros de tous ses cahiers, le plus fin de tous ses crayons, se mit à écrire. La source de son imagination semblait ne se jamais vouloir tarir.
Toutes les nuits, il rêvait sur les rives du lac. Comme à son habitude, au crépuscule, il s’approcha en douceur pour ne pas effrayer les grillons. Ce soir-là, un vent frais et revigorant soufflait, faisait bruisser les arbres de la forêt toute proche, lui caressait les cheveux. Il s’allongea sur le dos, sur un lit d’herbe et de mousse, les pieds dans l’eau, le regard perdu dans des myriades d’étoiles.
Le portrait commençait à prendre forme. En une heure d’écriture sans pause, elle avait décrit les pieds et les jambes dans leurs moindres détails. On y trouvait de nombreuses métaphores et autres figures de style, mais pourtant sa plume restait légère, telle un oisillon sautillant dans une prairie de fleurs. Elle parla avec grâce des orteils, des ongles, des fines chevilles. Elle peignit les mollets musclés, les tibias, les genoux. Toute la jambe.
Au bout d’un moment, une heure environ, il commença à avoir des fourmis dans les jambes. Elles s’étaient sans doute engourdies à force de demeurer dans la même position. Il voulut se lever, mais son corps refusa de lui obéir. Il était sans doute trop épuisé. Alors, il resta au sol, admirant le ciel nocturne. Tout ce qu’il parvint pourtant à faire, ce fut relever son buste et s’asseoir.
Le portrait avançait peu à peu. Le portrait de l’homme qu’elle aurait voulu être, ou épouser. Elle le décrivait tel qu’elle l’imaginait, dans ses activités favorites. Peu à peu, elle en vint au ventre, au dos, au torse.
Voilà que son cœur refaisait des siennes. Pourtant, il avait écouté le médecin, s’était tenu au calme. Ce cœur, âgé d’à peine vingt ans, s’arrêtait de temps à autres, avait des ratés, avant de recommencer à battre, parfois rapide comme un fou. Un court-circuit quelque part, peut-être… Son dos, sous la fatigue, commença à ployer.
Les mains, ces longues et fines mains pâles, capables de manier les plus précis des instruments, apparurent ensuite sur le papier. Des mains douces et tendres, des mains d’artiste et d’amoureux. Des mains aux ongles fins et charmants. Des mains prolongeant des bras fins et musclés à la fois. Puis la tête, partie la plus belle et la plus précise de tout le portrait. Un portrait sur le point d’être achevé, le plus beau et le plus vivant de tous. Plus vivant que le plus réaliste des tableaux, plus vivant qu’un film. Plus vivant même que quiconque… Car la vie avait abandonné un jeune homme pour venir illuminer un morceau de papier.
Enfin, à l’aube, un ultime point vint clôturer son ouvrage.
Dans un spasme, un soupir et un dernier regard à son univers, il s’éteignit. Ses jambes, un peu pliées pour plus de confort, s’écrasèrent au sol en douceur. Son dos, un peu voûté, tomba en arrière, jusqu’au sol. Ses mains, portées à son cœur, glissèrent le long de son torse, plus pâles que la mort. Son visage, maintenant blafard, était éclairé par un sourire radieux et de grands yeux beiges pointés vers le ciel. De longs cheveux noirs encadraient sa tête à la manière d’une auréole…
Le portrait eut un succès inimaginable. Les mille pages, rédigées en une nuit, furent traduites, en l’espace d’un an, en plus de cent langues. L’écrivain reçut de nombreux prix, qu’elle n’eut jamais. Personne ne reconnut le jeune homme, mais chacun reconnut en lui son idéal. On fut déçu qu’elle arrête d’écrire. Mais elle ne connut jamais ce succès. Elle était déjà bien loin des villes, allongée auprès d’un lac, sous les étoiles, un vent frais lui caressant les cheveux…
20:55 Écrit par Lya Remy dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |
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Commentaires
dire et se dire, trouver mots à sentiments, à paradoxes, à incohérence, à amour... tu fais cela bien.
Écrit par : mik | 28.07.2005
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