21.01.2006

Derrière le miroir


« Mesdames et messieurs, la cour. »

Dans la salle, le silence se fit. Un silence lourd de sens. Bientôt, l’on allait entendre. Bientôt, l’on allait comprendre. La petite femme chétive à l’air serein qui était assise sur le banc de l’accusé se leva, imitée en cela par les gens qui, par curiosité ou par désoeuvrement, étaient venus suivre le procès, par les journalistes et les élèves venus se renseigner sur le droit… Au fond de la salle, le président du procès et ses deux assesseurs entrèrent, saluèrent brièvement puis s’installèrent dans leurs fauteuils confortables. Eux aussi étaient curieux de découvrir l’issue du procès.

Le juge feuilleta le dossier qui se trouvait devant lui. Cette affaire avait été bien compliquée, bien étrange aussi. Cette petite femme, à la limite de l’adolescence, était devenue une meurtrière en une minute, sans que quiconque puisse l’expliquer. Elle-même avait eu beaucoup de peine à décrire le motif de son crime, si motif il y avait. Peut être méritait-elle la mort, peut-être l’asile… Les neuf jurés et les trois juges en décideraient.

Dans la salle, tout le monde s’était assis à nouveau, excepté mademoiselle Janni, qui ne semblait pas le moins du monde effrayée au côté de son avocat commis d’office. Finalement, elle paraissait un peu rêveuse, un peu perdue, aussi. La jeune femme était dans cette salle d’audience comme un arbre au milieu de l’océan : sa présence était comme déplacée, dérangeante. Au bout de quelques secondes, elle se rendit compte que tout le monde s’était assis, elle en fit donc de même. Puis elle posa son beau regard de saphir sur le juge, un jeune homme qui semblait lui aussi un peu perdu dans cette affaire trop compliquée. Elle attendit un signe, mais leurs regards ne se croisèrent pas. Alors elle reporta son attention sur les grandes fenêtres qui illuminaient la salle, à quelques mètres. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pu voir la lumière chatoyante du Soleil.

Précédés par le procureur qui proposa la peine de mort, les avocats donnèrent brièvement leur point de vue, en marchant à grands pas à travers la salle. Puis le juge président appela mademoiselle Janni à la barre des témoins. Un peu gauche, celle-ci se leva et se dirigea vers l’endroit qui lui était désigné. Elle jura, la main droite en l’air, de dire la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité.

Le président se leva et s’enquit :

« Etes-vous bien Lisa Janni ?
- Oui.
- Le tribunal juge aujourd’hui mademoiselle Janni, qui a, soit dit en passant, avoué son crime dès le début, pour un meurtre. Mademoiselle Janni, avez-vous assassiné froidement mademoiselle Annie Copla ?
- Je… Je ne sais pas… »

Sa voix était claire, un peu hésitante et légèrement brisée.

« Vous ne savez pas ? Que ne savez-vous ?
- Je ne sais pas si celle que j’ai tué s’appelait Annie Copla. Je ne sais pas ce que vous entendez par « froidement… ». Je l’ai tuée, c’est tout.
- Mais pourquoi l’avez-vous assassinée ?
- Pour qu’Elle me laisse tranquille. Pour me débarrasser d’elle, à tout jamais… Elle sera exécutée, c’est forcé ! »

Sa voix était devenu un murmure. Ses yeux fixaient intensément un point au-dessus du juge. Un petit sourire illuminait son visage de craie.

« Pour que qui vous laisse tranquille ? Qui sera exécutée ?
- L’autre. Celle qui est comme moi. Elle me poursuit, elle me hante. »

Son sourire avait disparu. Ses yeux s’étaient agrandis, comme de terreur. Elle semblait revivre de tragiques et épouvantables moments. Le juge respira un instant, et poursuivit, de sa voix la plus calme :

« De qui parlez-vous ? Expliquez-moi… Racontez-moi tout depuis le début. Qui est cet autre ?
- Je… Je l’ai connue il y a très longtemps. Au début, elle m’amusait. Je la voyais toutes les fois que je passais devant un miroir… »

Un commencement de brouhaha se fit entendre derrière elle, dans la salle. Le juge dut hausser le ton pour faire cesser l’agitation, puis il reprit :

« Continuez, mademoiselle.
- Quand je la voyais, je souriais. Et elle me rendait mon sourire. Elle était tout comme moi. Elle avait les mêmes mains, le même corps. Elle m’imitait tout le temps. Quand je faisais un mouvement, elle le répétait, presque simultanément. C’était impressionnant la rapidité avec laquelle elle enregistrait mes mouvements et les répétait. Mais un jour que j’étais triste, elle ne m’a pas sourit, pour me consoler. Au contraire, elle avait l’air énervé. Je ne sais pas pourquoi. Depuis, elle me poursuit. Je… Je lui ai demandé de nombreuses fois de me laisser en paix, mais elle ne veut rien entendre. Quand je suis en train de me doucher, elle m’observe et se dénude devant moi. Je… Je n’en pouvais plus. »

Sa voix mourut. La jeune femme ravala un sanglot. Le juge semblait dépassé. Il ne comprenait pas. Il essayait de comprendre cette jeune femme au bord des larmes, mais n’y parvenait pas.

« Mais… Quel rapport avec votre crime ?
- Eh bien… Je… »

Soudain, sa voix devient plus puissante et plus aiguë.

« Je vous jure, j’ai tout essayé ! Je lui ai demandé tant de fois ! Je l’ai suppliée à genoux, mais à chaque fois, elle se moquait de moi ! Elle se mettait à genoux, elle aussi. Et puis j’ai fini par comprendre. J’ai pensé que toute sa vie n’était qu’une copie de la mienne. Elle vivait dans un monde parallèle au mien, semblable à celui-ci en presque tous les points. Il lui manquait la parole. Alors que moi je pouvais parler, elle était réduite au silence. Les similitudes entre nos deux vies m’ont donné une idée.
- Une idée ? Une idée, dites-vous ? Est-ce en rapport avec notre affaire ? »

La jeune femme lui lança un regard éperdu, l’un de ces regards à glacer le sang. Un regard empli de peur et de détermination.

« Je dois être exécutée. J’ai tué. »

Ses paroles ressemblaient davantage à une prière qu’à un aveu. L’accusée chut à genoux. Ses longs cheveux longs se mêlant à ses larmes, devant ses yeux. Elle reprit, d’une voix faible :

« Je vous en prie… Je dois mourir… Je ne serai jamais tranquille si je ne meurs pas… Elle doit être quelque part, elle aussi, à s’effondrer. Ne soyez pas apitoyés, tuez-moi ! Tuez-moi !! »

Sa dernière phrase s’était mue en un long hurlement qui fit frémir l’assemblée. Nul ne comprenait la scène qui se jouait à la barre des témoins. L’avocat de la jeune femme semblait complètement déboussolé. Il semblait se demander : « Mais qu’est-ce qu’elle fabrique ? Elle va me faire foirer mon procès ! » Les jurés eux aussi étaient un peu perdus. Ils ne s’étaient pas attendus à ce que le procès tourne de cette manière dès le début. Le juge fut le premier à se reprendre. De sa voix la plus douce, il tenta de calmer la jeune femme.

« Voyons… Mademoiselle… Expliquez-nous. Pourquoi voulez-vous mourir ? Et pourquoi ce meurtre ?
- Je… Vous… Vous n’avez pas encore compris ? Je… Eh bien… Je me suis dit… Comme elle fait tout comme moi, si je tuais quelqu’un… Elle le ferait aussi. Et alors, elle serait condamnée à mort. Et je serais enfin LIBRE ! C’est pour ça que je l’ai lacérée. J’y ai presque pris goût. C’était si bon, de sentir que Sa mort approchait et qu’elle me laisserait enfin en paix !
- Oh… Mais… Si vous ne mourez pas, peut-être ne mourra-t-elle pas non plus ?
- Euh… Oui, peut-être. C’est ce que je me dis depuis hier. Mais au moins, si je meurs, elle me laissera en paix. Et même si dans son monde la peine de mort n’existe pas… De toute manière, si vous ne me faites pas exécuter, je me tuerai moi-même ! Ou bien je recommencerai ! Jusqu’à ce que vous me preniez au sérieux ! Je ne veux plus avoir à subir ses moqueries et sa méchanceté. Sa seule présence m’est insupportable. Je sais qu’elle est quelque part près de moi, à m’espionner, cachée derrière quelque miroir ou quelque vitre. Je n’en peux plus, je veux mourir.
- Donc vous l’avez tuée par accès de folie ?
- Non !! Pas du tout ! Je l’ai tuée en connaissance de cause. Je savais ce que je faisais. Je suis coupable. Entièrement coupable…»

A nouveau, sa voix s’étiola jusqu’à disparaître. Elle n’était plus qu’un corps secoué de sanglots. Dans l’assemblée, chacun était pétrifié et effrayé. Nul ne savait comment réagir. L’avocat de la défense semblait de plus en plus nerveux. Quant à l’avocat de la partie civile, ce n’était guère mieux. Avec ses pleurs, elle aurait fini par les apitoyer, et si ça se trouvait, c’était le seul but de cette petite calculatrice ! Il se leva pour poser des questions à l’accusée, qui y répondit avec le plus de sincérité : non, elle ne connaissait pas la victime. Elle ne l’avait même jamais vue. Oui, lacérée. Avec un grand couteau de cuisine. Vingt-trois coups, qu’elle lui avait donné, pour « être sûre ». Non, elle n’avait plus de famille. Sa petite sœur l’avait reniée trois ans plus tôt. Les questions fusaient, l’avocat ne lui laissant pas le temps de réfléchir ou de sécher ses larmes. Quand l’avocat se rassit, on lui enjoignit d’en faire autant. Elle fut donc ramenée à sa place par deux gendarmes qui la portèrent plus qu’ils ne la guidèrent. Quand elle fut à sa place, son avocat fronça les sourcils et commença à lui faire des reproches à voix basse. Elle les ignora.

Par la suite, les deux avocats commencèrent leurs plaidoiries. Ce fut long et ennuyeux. Lisa ne comprenait rien à ce que les avocats disaient. Il était question de folie et de cruauté à l’état pur, de fragilité et de calculs. A dire vrai, elle ne chercha pas à comprendre. Tout ce qu’elle désirait, c’était mourir. Que tout s’arrête… S’intéressant à l’une des grandes baies vitrées, elle aperçut, dans un rayon de soleil, une petite femme à l’aspect fragile et aux cheveux noirs, qui l’observait de loin. Lisa avala sa salive et commença à regarder devant elle. Elle ne supportait plus ce regard antipathique. Pourquoi la suivait-on, elle ? Elle chercha du coin des yeux un moyen d’en finir. N’en trouva pas. Les armes des gendarmes n’étaient pas dans la salle.

Quand les avocats eurent terminé leurs longs palabres inutiles, on attendit la suite. Les jurés allaient-ils la déclarer coupable, ou folle ? Les débats promettaient d’être longs. Alors elle fut ramenée en prison, dans un sous-sol. Il n’y avait pas de vitres, pas de miroirs. On ne l’y suivrait pas. Elle demeura quelques jours « à l’ombre », avant d’être ramenée au tribunal, où sa peine ou son acquittement devait lui être révélé. Tremblante, elle s’assit sur son banc et attendit le verdict. Elle voulait mourir. De plus en plus. Ne comprenaient-ils rien ? S’il fallait recommencer, elle recommencerait, jusqu’à ce qu’enfin elle soit exécutée.

« Mesdames et Messieurs, la cour. »

Le public, car c’est bien ainsi que l’on pouvait nommer cette foule de curieux, se leva, avant de se rasseoir avec les juges. Le président rappela les étapes du procès, puis s’éclaircit la voix. Il laissa passer quelques instants. Un silence lourd ponctué par quelques rares murmures dans l’auditoire. Enfin, il prit la parole.

« L’accusée, Lisa Janni, est déclarée coupable d’homicide volontaire. Cependant, les psychologues ayant déclaré que l’accusée est une schizophrène à tendance paranoïaque et une psychopathe chronique, l’accusée sera envoyée dans un établissement de soins psychiatrique jusqu’à sa guérison. La séance est levée. »

Les gendarmes s’approchèrent et escortèrent Lisa jusqu’à une ambulance qui patientait à l’extérieur. Elle fut conduite dans les Vosges, un endroit très calmes avec des soignants compétents et aimables, où une guérison des plus complètes lui était promise. Tout le trajet durant, elle hurla qu’elle voulait sortir. En effet, dans les vitres de l’ambulance, une présence la repoussait. Elle se débattit si bien qu’on lui mit une camisole de force et qu’on lui administra des calmants qui s’avérèrent très efficaces…

Pendant cinq ans, Lisa vécut à l’hôpital psychiatrique des Vosges. Elle ne voyait jamais ni vitres, ni miroirs. Elle en oublia presque la raison de sa venue. Elle sortait de plus en plus souvent dans le parc, aidait les infirmiers à s’occuper des autres malades. Les médecins finirent par déclarer qu’elle était guérie. Quand on lui posait des questions à propos de sa phobie, elle ne savait répondre. Elle ne se souvenait plus de la femme qui la suivait. Mais les médecins eurent la mauvaise idée de ne jamais lui montrer de miroir…

Enfin, elle put sortir. Dans la rue, elle rencontra du monde. Elle se sentait vivante, et libre. Elle déambulait depuis un moment dans les rues, quand elle vit une vitrine. Elle s’approcha pour en regarder le contenu… Elle était là. A la fixer de ses grands yeux. Cinq ans durant, elle l’avait laissée tranquille, et voilà qu’à nouveau elle la traquait. Lisa se remémora tous les événements survenus cinq ans auparavant. Comment avait-elle pu l’oublier ? Par quels stratagèmes étaient-ils parvenus à la tromper de la sorte ? Prise d’une indicible terreur, Lisa courut jusqu’à son appartement, qui n’avait pas changé. Elle s’y rua, et prit le plus grand couteau qu’elle trouva, dans la cuisine. Puis elle sortit dans la rue, courant toujours.

Elle l’avait dit… Elle le referait, jusqu’à la délivrance…

15:59 Écrit par Lya Remy dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note |  Facebook |

Commentaires

bonjour je passai par ici alors je te souhaite un bon week-end

Écrit par : coco | 21.01.2006

Shining J'adore !!
Non seuleument ça change de tes habituelles textes... mais en plus je trouve ça nouveau. Bien écrit comme d'hab, on ne s'ennui pas un instant, et la fin est "marrante"..
Jtrouve que tu te mets bien à la place de la 'folle', donc on y crois vraiment..

Et pour couronner le tout, cest d'actualité, avec les débats sur la question des récidivistes psychopate:)

Bon courage pour la smaine !

Écrit par : Malorien | 22.01.2006

L'autre Un texte superbe, dans lequel nous nous rappelons que plus d'une fois nous avons vu, nous aussi, cette autre personne qui nous énerve et nous importune. J'adore (même si ça parait routinier, ça ne l'est pas du tout), j'adore vraiment.
Bisous.

Écrit par : Zouzou | 23.01.2006

hum Que dire, j'aime beaucoup, c'est vrai, mais pourtant il y a quelque chose qui m'échappe, comme si j'avais déjà lu une histoire semblable quelque part. Mais ça ne doit pas être ça, ce n'est qu'un sentiment, un sentiment de, de, je n'arrive pas à mettre un mot dessus. ça me fait penser, à une histoire, d'agatha christie, à moins que ce ne soit lovecraft, mais ce n'est pourtant pas pareil, je ne sais pas, je ne sais plus. Ce sentiment reste cependant.

Enfin, cela n'empèche pas ce texte d'être très beau.
sur ce, a bientôt.

Écrit par : Lilis | 24.01.2006

Ba... Merci pour tous vos commentaires c'est super sympa ! :D
Juste pour Lilis... Je sais pas si ça ressemble à Agatha Cristie ou Lovecraft, en tout cas c'est pas inspiré de ça, car je n'ai lu ni l'un ni l'autre (en fait je sais même pas ce que c'est Lovecraft... ^^)
Sur ce, bonne soirée à vous!

Écrit par : G. | 24.01.2006

pourquoi faut il un titre? J'ai jamais voulu dire que c'était un plagiat, en fait c'était une réflexion que je me suis faite. Et hier soir j'ai relu les livres et ça n'a en fait aucun rapport, faut pas chercher parfois...

Écrit par : Lilis | 25.01.2006

... Vi ça j'ai bien compris, mais je précise, car après tout, on est bien inspirés par quelque chose, alors pourquoi pas par un livre ? En tout cas, je ne l'ai pas été par ceux-là ^^ :D Bonne soirée !

Écrit par : G. | 26.01.2006

Coucou Un texte joliment écrit et prenant... Et j'ai particulièrement aimé cette idée qu'a cette Lisa du monde parallèle dans lequel vivrait son reflet, car c'est ce genre d'idées que je nourrissais quand j'étais petite... Enfin, j'imagine que tout le monde a pu imaginer ce genre de choses, mais il n'empêche que retrouver cette idée dans ton texte m'a amusée.

J'espère que tu vas bien, et très chouette, au passage, ton nouvel habillage de blog... J'en suis même jalouse, sur docti je n'arrive à rien :-P (cela dit, je ne sais pas si j'arriverais à mieux ailleurs ^^).

Bisous,
Lum.

Écrit par : Lum | 26.01.2006

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